Quand j'étais petite, je ne mangeais rien.
Deux, trois miettes par là, un bol de Corn-Flakes le matin, le pain rassi de la cantoch le midi, mon habituel kinder au goûter, dont je léchais l'emballage avec allégresse (sauf la fois où papa s'est trompé et a glissé dans mon cartable un biscuit pour chien. Yes Dude, no kidding!)
Le soir, c'était la guerre: Soit c'était le mythique jambon-purée ou l'oeuf à la coque, et mention spéciale pour les pommes noisettes...Soit c'était l'affront.
Cela dit, j'étais une lutteuse pacifique: Alors que mon frère plongeait sa truffe dans ses nouilles, moi j'avais la tête dans les nuages.
Mes pensées affluaient et ne laissaient pas la place à l'idée de nourriture. Pour moi, c'était le bagne, on m'appelait et je faisais la sourde-oreille, lorsque j'étais assez consciente pour entendre maman hurler. Laisser tomber ma poupée ou mes pseudo-nouvelles illustrées, pour aller ingurgiter toutes sortes de choses qui ne me faisaient pas envie, en face de mon petit glouton de frère, intarissable ventre à pattes, joli bonhomme blond et ventripotant aux joues irrésistiblement roses et rondes.
La cuisine, je ne l'aimais pas. Je n'aimais pas la table préparée et mon assiette remplie de ce qui était pour moi des montagnes, des tas de matière indésirable et inutile. C'était aussi ma mère adossée au frigo, et les insupportables bruits de mon frère machouillant gaiement tout ce qui lui tombait dans le gosier. C'était le silence, du temps gâché, une obligation de revenir à la réalité. C'était tiède et même froid, bref, ca ne m'intéressait pas.
Le plus souvent, c'était à table que je l'entendais: "Toujours dans la lune, Margotton!"
Tellement absorbée, peletonnée dans ma bulle que je ne pensais même pas à manger.
Aujourd'hui, les choses ont changé.
Je suis celle qui grignote à longueur de temps, qui ne peut pas se concentrer sur un devoir sans picorer, une épicurienne, une gastronome, j'aime, je dévore, j'en redemande.
J'ai toujours faim, toujours le museau fourré dans le frigo ou le placard à gâteaux.
J'aime les Mcchiken et les plats fromage-charcuterie, les vraies pizzas et aspirer des montagnes de spaguettis innondés de sauce tomate, le poulet aux olives de ma mère et les desserts on ne peut plus bourratifs.
C'est pourquoi ca m'a vexée, le jour où j'en ai entendu une dire, dans le métro, que "c'est grâce à la cigarette qu'elle est aussi mince que ca". A cette époque, je ne fumais pas.
J'en ai marre qu'on me demande, sur le ton de la confidence, si je ne fais pas "subir des choses à mon corps", si je "mange à ma faim", marre d'entendre des remarques sur mon poids à longueur de journées, par ceux qui se croient fin psychologues et celles qui me lancent, entre une grimace et un clin d'oeil, qu'elles "peuvent me passer un peu de leurs cuisses si je veux".
Non, merci, je ne veux pas de la graisse d'une autre.
Je ne veux pas de regards suspicieux, ni d'une compassion aussi inutile qu'injustifiée.
Je ne veux plus de "t'as de la chance, tu sais pas ce que d'autres donneraient pour être à ta place", ni baisser honteusement la tête sur mon décolleté à la lecture d'un magazine vantant les charmes d'une poitrine pulpeuse et d'une bonne paire de fesses (alors que quelques pages plus loin dégringolent des cascades de publicités nous présentant des cintres faisant office d'idéaux féminin, la femme idéale étant soit un bout d'os, soit une danseuse du ventre voluptueuse aux bonnes et rassurantes poignées d'amour). Je ne veux plus non plus que tout le monde s'extasie lorsque je prends une taille de bonnet, et me lance des "Depuis que t'en as, toi, t'arrêtes plus avec les décolletés!"
Parce qu'au restau, je n'ai pas à me justifier lorsque je manque d'appétit, et que ce n'est pas parce que je m'empiffre comme une exilée revenue de Sainte-Hélène que je vais terminer la tête dans les toilettes.
Parce que je ne suis pas malade. Ce n'est pas une maladie d'aimer les bonnes choses.
J'ai des amies aux morphologies différentes, que je trouve aussi charmantes les unes que les autres. Au-delà des critères. Parce qu'elles sont ce qu'elles sont, qu'elles le savent, et que c'est ca qui fait toute la différence.
Parce que je suis ce que je suis, que maman était comme ca, et que c'est une forme d'héritage, avec ses inconvénients et ses avantages.
Parce qu'à présent j'assume ma féminité, mes formes, mes creux, vallées, plaines, montagnes, plateaux, en amont comme en aval...
Et enfin parce que j'aime être leur Cuisse de Mouche, Fleur de Banlieue.
Parce que tout est une question de regard. Et que j'aime me voir dans leurs yeux.
Parce que je n'ai pas peur des vestaires.
Et que pour le reste, mes nibards et moi, on vous emmerde.
Deux, trois miettes par là, un bol de Corn-Flakes le matin, le pain rassi de la cantoch le midi, mon habituel kinder au goûter, dont je léchais l'emballage avec allégresse (sauf la fois où papa s'est trompé et a glissé dans mon cartable un biscuit pour chien. Yes Dude, no kidding!)
Le soir, c'était la guerre: Soit c'était le mythique jambon-purée ou l'oeuf à la coque, et mention spéciale pour les pommes noisettes...Soit c'était l'affront.
Cela dit, j'étais une lutteuse pacifique: Alors que mon frère plongeait sa truffe dans ses nouilles, moi j'avais la tête dans les nuages.
Mes pensées affluaient et ne laissaient pas la place à l'idée de nourriture. Pour moi, c'était le bagne, on m'appelait et je faisais la sourde-oreille, lorsque j'étais assez consciente pour entendre maman hurler. Laisser tomber ma poupée ou mes pseudo-nouvelles illustrées, pour aller ingurgiter toutes sortes de choses qui ne me faisaient pas envie, en face de mon petit glouton de frère, intarissable ventre à pattes, joli bonhomme blond et ventripotant aux joues irrésistiblement roses et rondes.
La cuisine, je ne l'aimais pas. Je n'aimais pas la table préparée et mon assiette remplie de ce qui était pour moi des montagnes, des tas de matière indésirable et inutile. C'était aussi ma mère adossée au frigo, et les insupportables bruits de mon frère machouillant gaiement tout ce qui lui tombait dans le gosier. C'était le silence, du temps gâché, une obligation de revenir à la réalité. C'était tiède et même froid, bref, ca ne m'intéressait pas.
Le plus souvent, c'était à table que je l'entendais: "Toujours dans la lune, Margotton!"
Tellement absorbée, peletonnée dans ma bulle que je ne pensais même pas à manger.
Aujourd'hui, les choses ont changé.
Je suis celle qui grignote à longueur de temps, qui ne peut pas se concentrer sur un devoir sans picorer, une épicurienne, une gastronome, j'aime, je dévore, j'en redemande.
J'ai toujours faim, toujours le museau fourré dans le frigo ou le placard à gâteaux.
J'aime les Mcchiken et les plats fromage-charcuterie, les vraies pizzas et aspirer des montagnes de spaguettis innondés de sauce tomate, le poulet aux olives de ma mère et les desserts on ne peut plus bourratifs.
C'est pourquoi ca m'a vexée, le jour où j'en ai entendu une dire, dans le métro, que "c'est grâce à la cigarette qu'elle est aussi mince que ca". A cette époque, je ne fumais pas.
J'en ai marre qu'on me demande, sur le ton de la confidence, si je ne fais pas "subir des choses à mon corps", si je "mange à ma faim", marre d'entendre des remarques sur mon poids à longueur de journées, par ceux qui se croient fin psychologues et celles qui me lancent, entre une grimace et un clin d'oeil, qu'elles "peuvent me passer un peu de leurs cuisses si je veux".
Non, merci, je ne veux pas de la graisse d'une autre.
Je ne veux pas de regards suspicieux, ni d'une compassion aussi inutile qu'injustifiée.
Je ne veux plus de "t'as de la chance, tu sais pas ce que d'autres donneraient pour être à ta place", ni baisser honteusement la tête sur mon décolleté à la lecture d'un magazine vantant les charmes d'une poitrine pulpeuse et d'une bonne paire de fesses (alors que quelques pages plus loin dégringolent des cascades de publicités nous présentant des cintres faisant office d'idéaux féminin, la femme idéale étant soit un bout d'os, soit une danseuse du ventre voluptueuse aux bonnes et rassurantes poignées d'amour). Je ne veux plus non plus que tout le monde s'extasie lorsque je prends une taille de bonnet, et me lance des "Depuis que t'en as, toi, t'arrêtes plus avec les décolletés!"
Parce qu'au restau, je n'ai pas à me justifier lorsque je manque d'appétit, et que ce n'est pas parce que je m'empiffre comme une exilée revenue de Sainte-Hélène que je vais terminer la tête dans les toilettes.
Parce que je ne suis pas malade. Ce n'est pas une maladie d'aimer les bonnes choses.
J'ai des amies aux morphologies différentes, que je trouve aussi charmantes les unes que les autres. Au-delà des critères. Parce qu'elles sont ce qu'elles sont, qu'elles le savent, et que c'est ca qui fait toute la différence.
Parce que je suis ce que je suis, que maman était comme ca, et que c'est une forme d'héritage, avec ses inconvénients et ses avantages.
Parce qu'à présent j'assume ma féminité, mes formes, mes creux, vallées, plaines, montagnes, plateaux, en amont comme en aval...
Et enfin parce que j'aime être leur Cuisse de Mouche, Fleur de Banlieue.
Parce que tout est une question de regard. Et que j'aime me voir dans leurs yeux.
Parce que je n'ai pas peur des vestaires.
Et que pour le reste, mes nibards et moi, on vous emmerde.
